METODO

International Studies in Phenomenology and Philosophy

Journal | Volume | Articles

132125

(2015) A Contrario 21.

J. Levčenko, Drugaja Nauka

Aux carrefours biographiques du Formalisme russe

Patrick Flack

pp. 139-143

Publication details

Review of: Levčenko Jan, Drugaja Nauka: Russkie formalisty v poiskach biografii, GU VŠE, Moskva, 2012.

Full citation:

Flack, P. (2015). Review of Drugaja Nauka by Jan Levčenko. A Contrario 21, pp. 139-143.

J. Levčenko, Drugaja Nauka Flack Patrick; Archiving of XML in sdvig press database Open Commons June 14, 2019, 2:44 pm

1C’est une analyse résolument culturologique du formalisme russe – ou plutôt de deux de ses acteurs principaux, Viktor Šklovskij et Boris Eichenbaum – qui est offerte par Jan Levčenko dans son excellente monographie. Renonçant d’emblée à défendre la cohérence conceptuelle ou l’éventuelle actualité des théories formalistes en tant que telles, Levčenko se propose en effet de placer au centre de son attention « le comportement scientifique des formalistes » (formalistskij opyt naučnogo povedenija) et leurs stratégies « d'autoréflexion historique » (istoričeskaja avtorefleksija) [p. 9]. Sa thèse, implicite dans le titre de l’ouvrage, est que cette stratégie a conduit les formalistes russes à s'engager dans la voie d'une « autre science » – autre science qui se pratique avant tout comme instrument de réflexion critique et qui, libérée à la fois du carcan des sciences naturelles et de la velléité des sciences humaines d'atteindre un degré de rigeur et d'exactitude équivalent à ces dernières, assume pleinement son hétéronomie, son pluralisme et son historicité.

2Un double constat ou parti-pris, d’ailleurs clairement exposé dans l’introduction et repris dans la conclusion de l’ouvrage, régit la démarche de l'auteur. Il s’agit, d’une part, du glissement progressif du projet formaliste, initialement guidé par une vision « dure » et rigoureuse de la théorie littéraire (une « hard core theory »), vers une approche pragmatique plus hétérogène, polyvalente et « désenchantée par l’idée de rigueur » (une « soft theory »). D’autre part, Levčenko s’appuie sur l’échec puis, dans la seconde moitié du XXème siècle, le renoncement « post-structuraliste » des sciences humaines à se donner des fondements similaires à ceux des sciences naturelles. Pour Levčenko, dans un contexte contemporain où les sciences humaines se définissent désormais par une démarche de questionnement, de réflexion et de réévaluation critique permanente de leurs propres principes, l’expérience particulière de remise en cause et de renouvellement épistémologique subie ou menée par les formalistes russes fait figure de « case study » et d’objet de réflexion tout-à-fait digne d’intérêt.

3Levčenko déploie son argument en quatre temps bien distincts, structurant son livre en autant de parties, consacrées respectivement « à la méthode et à la vision du monde [de l’OPOJAZ], à Viktor Šklovskij, à Boris Eichenbaum et au projet d’étude du cinéma dans le cadre d’école formelle » [p. 17]. Chacune des parties est développée (et semble avoir été rédigée) de manière relativement indépendante des autres. Au prix de quelques répétitions, ce procédé permet à l’auteur à la fois de poursuivre ses différentes lignes argumentatives de manière autonome et très fouillée et de les ponctuer de longs interludes, produisant au final un tableau d’ensemble complexe et détaillé sans pour autant avoir plongé le lecteur dans un faisceau de références et de digressions trop dense ou trop éclaté. La cohérence de l’ouvrage et la pertinence du propos sont par ailleurs bien aidés par la décision de l’auteur de se restreindre à seulement deux des formalistes et deux champs spécifiques de leur activité (leurs travaux autobiographiques et leurs théories sur le cinéma). Cette approche très sélective menace certes d’occulter la grande diversité du développement historique du formalisme et de présenter l’évolution d'une parti des travaux de Šklovskij ou Eichenbaum comme étant représentative ou typique de l’ensemble des théories et figures du formalisme (c'est ce qui se passe notamment dans les remarques un peu trop générales que Levčenko propose en conclusion de son livre). Mais en isolant et en analysant de façon particulièrement dense et convaincante au moins une des lignes de force de l'évolution du formalisme, Levčenko dégage surtout aussi un matériau précieux en vue d'une exégèse ultérieure, comparative et plus différenciée, des courants et des interactions qui ont marqué cette évolution.

4En toute logique, Levčenko consacre la première partie de son analyse à l'arrière-plan et aux enjeux épistémologiques du projet formaliste. Il cherche en particulier à illustrer la thèse que « le formalisme russe n'est pas seulement une série de conceptions, mais un type de pensée, de comportement culturel et d'organisation de la vie quotidienne » (Russkij formalizm – eto ne tol'ko rja koncepcij, no i tip myšlenija, kul'turnogo povedenija, organizacii byta) [p. 21]. A ce titre, Levčenko s'attarde longuement sur les origines du formalisme dans la « vision du monde » du romantisme allemand (Schlegel, Novalis); sur la dimension « performative » de nombres des déclarations théoriques de Šklovskij; sur les liens indissociables, « générationels » de l'OPOJAZ avec la révolution russe et son contexte historico-culturel si particulier; sur les paradoxes et difficultés du processus de canonisation institutionnelle de la pourtant si foncièrement anti-normative et anti-académique théorie formaliste. En un mot, Levčenko insiste avec force sur le fait que le projet formaliste de fondation d'une théorie formelle de la littérature ne s'est jamais réduit à une pure ambition de transformation méthodologique ou à la création d'une science transcendantale, mais qu'il a dès le début été une entreprise véritablement culturelle qui s'est notamment approprié la littérature comme « un moyen spécifique d'existence personnelle » (specifičeskij sposob sobstvennogo suščestvovanija) [p. 194].

5Les parties thématiques individuelles consacrées à Šklovskij, Eichenbaum et au cinéma s'appuient avant tout sur un grand nombre d'informations factographiques et biographiques – certaines déjà bien connues des chercheurs du formalisme, d'autres plus originales – qui les rendent difficiles à résumer ici. Elles servent toutes cependant à corroborer la dimension culturelle du projet formaliste et à en illustrer et analyser les implications. L'argument central de Levčenko est que la crise théorique qui commence dès le début des années 1920 est en fait étroitement liée à l'enracinement historico-culturel autant du projet formaliste dans son ensemble que des destins personnels des formalistes eux-mêmes. En conséquence à la fois de leurs tribulations personnelles (exil de Šklovskij, isolation d'Eichenbaum) et des limites rencontrées par une méthode qu'ils pensaient être supra-historique et hégémonique, Šklovskij et Eichenbaum se retrouvent confrontés à l'historicité de leurs théories et à leur propre situation d'acteurs (frustrés) dans l'histoire des idées. Chacun à sa manière se met alors « en quête de sa biographie », autrement dit, cherche à résoudre la crise de la méthode par la voie d'une exploration réflexive de sa propre vie ou plutôt des hyposthases et projections littéraires et scientifiques de celle-ci. Cette réflexion prend la forme soit d'une expérimentation littéraire où la méta-poétique formaliste rejoint l'auto-fiction, comme dans les romans et nouvelles de Šklovskij (Voyage sentimental, Zoo, La troisième fabrique), soit d'une exploitation stratégique de ses mémoires par Eichenbaum (Mon contemporain).

6Au-delà des nombreux éclaircissements ponctuels qu'elle apporte sur les parcours de Šklovskij et Eichenbaum et l'imbrication de leurs biographies scientifiques avec leurs théories elles-mêmes, l'analyse de Levčenko se signale surtout par sa capacité à expliquer leurs échecs et les transformations de leurs idées selon une logique avant tout immanente au projet théorique du formalisme. L'attention que porte Levčenko aux contextes particuliers de la révolution russe, aux péripéties de la biographie de Šklovskij ou Eichenbaum et à leurs (auto-) mises-en-scène ne le conduit en effet aucunement à réduire les développements de leurs idées à une série de réactions à des événements externes et contingents. Les références biographiques et factographiques ne sont intégrées ni comme des éléments d'explication psychologique ou sociologique externes, ni comme des accidents contingents à la trajectoire scientifique ou purement conceptuelle de la méthode formelle, mais sont au contraire toujours traités du point de vue de leur pertinence et de leur rôle dans la théorie et la pratique littéraire des formalistes. En d'autres termes, en thématisant clairement les enjeux de l'ancrage historico-culturel du formalisme et en ayant soin d'aborder les questions biographiques uniquement par l'entremise de leur traitement dans les productions théoriques ou littéraires des formalistes, Levčenko parvient à faire émerger une image cohérente des implications internes de la dimension culturellement située (voire existentiellement engagée) de la démarche formaliste et de sa visée méthodologique. L'exemple le plus convaincant fourni en ce sens par Levčenko est sans surprise la grande continuité entre la théorie de la prose et les écrits d'auto-fiction de Viktor Šklovskij. Cette continuité, il faut peut-être le rappeler, avait déjà été constatée en son temps par Hansen-Löve (Der russische Formalismus 1978), mais Levčenko y apporte des précisions importantes.

7Malgré la solidité et la pertinence de ses analyses dans leur détail, il nous faut pour terminer malheureusement adresser un reproche assez sérieux à l'ouvrage de Levčenko quant à sa dépiction du contexte scientifique et épistémologique des années 1910-1920. Il ressort en effet de certaines de ses observations et de l'optique générale de son livre qu'une véritable réflexion métacritique sur la possibilité même et la définition méthodologique des sciences humaines n'a été un fait que de l'après-guerre et notamment du structuralisme ou de l'Ecole de Francfort. Une telle image des débats sur les sciences humaines et leurs fondements n'est évidemment pas inhabituelle et elle a été véhiculée par les structuralistes et l'Ecole de Francfort eux-mêmes. Elle n'en reste pas moins manifestement inexacte puisqu'il est indéniable qu'une profonde réflexion critique et épistémologique sur le statut des sciences humaines a été entamée dès le dernier quart du 19ème siècle, en particulier dans les écrits des néo-kantiens (Rickert, Windelband) ou de Dilthey. Bien plus, il semble hors de doute que tout le contexte scientifique russe des années 1910-20 – dont les formalistes eux-mêmes – ait été fortement influencé et conditioné par les travaux de ces derniers. Or, dans son passage en revue des sources philosophiques du formalisme, Levčenko ne fait mention que d'un seul des courants ayant participer aux réflexions épistémologiques sur le statut des sciences humaines, la phénoménologie, et il ne lui attribue de plus (non sans tort) qu'une influence très diffuse et indirecte sur les formalistes.

8Certes, la question de l'importance des débats méthodologiques allemands du XIXème siècle autant pour les formalistes que pour les tentatives de refondation des sciences humaines entreprises après-guerre par l'Ecole de Francfort et les structuralistes est encore très loin d'être éclaircie, ce qui excuse en bonne partie son absence dans l'ouvrage de Levčenko. On pourrait ajouter, de plus, que Šklovskij est probablement le formaliste que ces débats ont le moins concerné. On ne peut s'empêcher de penser toutefois, que les réflexions de Levčenko sur les réformes méthodologiques et sur « l'autre science » du formalisme russe subiraient une inflexion importante si on les confrontait aux théories néo-kantiennes et diltheiennes et leur impact sur le contexte scientifique russe. Une fois encore, il s'agit là de questions encore en suspens, qui engage en fait tout le problème de la généalogie des sciences humaines en Russie et en Europe Centrale dans le première moitié du XXème siècle. En ce sens, il convient surtout d'insister sur le fait que, malgré l'effacement d'une partie de l'héritage et du contexte méthodologique du formalisme russe qu'elles impliquent, les analyses de Levčenko réussisent clairement à dégager un terrain encore largement en friche et à apporter un éclairage bienvenu et pertinent sur tout un pan de la logique interne du formalisme. Mieux, elles mettent judicieusement en avant tout ce qui reste encore à gagner en revenant, une fois de plus, sur ce « savoir oublié et obsolète qui intrigue » [p. 278] qu'est le formalisme russe.

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